Marlène en mémoire

Par Xavier Paradis

C’était vendredi aux petites heures du matin sur le trottoir du boulevard Saint-Laurent. On était quelque part vers la fin du mois d’octobre et à cette heure-là, il m’aurait fallu une tuque. Ce soir-là j’étais sorti avec la gang de Fred. Il était rendu 2h et tout le monde voyait s’en venir le moment où on allait rallumer les lumières et nous calicer tout nus dehors sans aucune musique pour meubler les espaces vides dans nos cerveaux, et j’avais encore soif pour 2 jours et de l’énergie pour 3. Fred avait invité son ami Milo, une espèce de racaille, marocain au teint blême, toujours gelé, avec une petite bedaine molle et une moustache molle, et un bob laid scotché sur sa boule. Il avait toujours une cigarette à donner si quelqu’un était mal pris, mais il en faisait payer le prix au malheureux qui allait la prendre en sortant fumer lui aussi et en se vantant de toutes sortes d’exploits sexuels ou criminels qui sonnaient tous plus faux les uns que les autres.  On était tous dehors sur la rue à fumer devant le bar, et Milo était en pleine conversation téléphonique incompréhensible qui oscillait entre le français, l’anglais et l’arabe. Il raccrocha soudain son téléphone et il se retourna vers le groupe en criant d’une petite voix de préado en train de muer en sautillant de manière ridicule sur ses deux pieds, « Wesh! Ceux qui veulent danser suivez-moi. J’ai un spot où on peut pop qui ne ferme jamais ». 

On a été quelques-uns à vouloir le suivre. Pour d’autres la soirée s’arrêta là. Ce soir-là je voulais veiller tard, je voulais voir noir, dormir debout, m’arracher le cœur de la conscience, et Milo tombait pour la seule fois de sa vie à point et dans mes bonnes grâces. Depuis mes 17 ans, à partir du moment où il m’a fallu prendre mon destin en main et forger moi-même les fondations de ce que constituerait mon avenir, je n’avais jamais pu terminer quoi que ce soit ou m’arrêter une seule seconde. Je commençais des projets, programmes et emplois avec à chaque fois l’impression d’avoir enfin trouvé ma voie; 3 mois plus tard je me tannais. J’étais constamment à la recherche de ma place dans le cosmos. Je voulais me sentir bien, à ma place, confortable, comme tant d’autres l’étaient me semblait-il. Lorsque je marchais tard le soir dans la tempête en janvier, oh comme les blocs appartements semblaient abriter des nids d’amours, où l’on se sentait toujours bien comme le soir du noël de nos 5 ans, avec leur lumière jaune s’échappant des fenêtres, avec leurs femmes emmitouflées dans une couverture lisant un livre et buvant du vin. Et lorsque je traversais la rue et dépassais la douche de lumière du lampadaire au coin pour repénétrer dans l’ombre, j’apercevais la fenêtre de mon salon, de laquelle jaillissait une lumière chaleureuse provenant de ma lampe Tiffany, salon dans lequel je savais se trouvait une femme qui m’aimait. Et lorsque j’entrais dans mon appartement, il me fallait ouvrir une fenêtre, car les murs me donnaient l’impression d’étouffer. Combien de soirées avais-je passé en hiver sur mon balcon à regarder la neige s’accumuler sur mes pieds, dans mes bouteilles vides et mon cendrier, à la regarder s’accumuler sur l’asphalte, à apprécier le son étouffé de la ville lors de ces premières nuits d’hiver, à me dire que la nouvelle neige moelleuse et fraîche avait l’air plus confortable que mon propre lit? 

Cette soirée-là j’avais 25 ans, j’étais déprimé, les dernières années que j’avais passées à errer m’avaient tranquillement trainé vers l’apathie. J’étais devenu comme un spectateur de ma propre vie et du monde, désillusionné, déçu par la platitude et la banalité du bien et du mal de tous les jours. Je n’avais pas d’envie pressante de retourner me coucher près de ma blonde. J’avais envie de m’échapper, de nouveauté, de temps pour penser ou d’une excuse pour m’en empêcher. 

De la partie ce soir-là se trouvait Marlène, séduisante énigme avec qui le courant passait jusqu’à survolter mon cœur à chaque fois qu’on se voyait, la laissant errer dans ma mémoire pendant quelques jours après chaque fois qu’on se quittait. Elle était belle, toujours bien mise, elle sentait bon, et elle avait cette particularité de toujours sembler pleinement là où elle se trouvait, dans le moment présent. Parler avec elle était une danse oscillante entre la défiance et la bienveillance, un flirt intellectuel où l’on s’envoyait des flèches et où l’on se disait à quel point on aimait ça. On avait une complicité taquine qui faisait fondre mes défenses et me faisait peur; j’avais peur de tromper ma blonde. Marlène était très intelligente, charismatique, appréciée de tous, et désirée de tous. Je me sentais privilégié de pouvoir avoir son attention pour de longues discussions, d’avoir son regard plongé dans le mien pour de longues minutes, de voir dans son visage qu’au moment où l’on se parlait j’étais l’unique chose qui se passait dans son cerveau. Marlène était à la fois ambitieuse dans ses projets et effrayée de s’aventurer dans les racoins du monde qui lui étaient inconnus, ou du moins effrayée de s’y aventurer seule. Elle incarnait un mélange de fragilité et de désir brûlant d’aller au bout de tout, de tout faire. Elle était une fonceuse, talentueuse, leader attachante à qui il manquait des bras dans lesquels elle pourrait atterrir si par malheur elle tombait, et j’avais envie de lui donner les miens, mais j’étais déjà pris. Elle aussi d’ailleurs. Elle entretenait une relation longue distance avec un mec de Paris, de là où elle venait, et n’était à Montréal que pour une session d’échange. Elle était l’amie de la blonde d’un ami, c’est comme ça qu’on s’était rencontré, et notre relation n’allait pas aller plus loin. 

On fumait dehors en attendant l’ami de Milo pour s’en aller au afterparty. Petit à petit des gens de notre groupe quittaient pour s’en retourner dormir. Marlène se détacha de son groupe de filles pour venir vers moi, accoudé à la rambarde de la terrasse du bar avec ma pinte de blonde, la sirotant calmement en ayant oublié que le barman aurait pu venir me l’enlever des mains. « Y vas-tu? » « Ouais » « Cooool donc tu vas danser? » « Tu me connais ». Je lui souris et lui fit un clin d’œil. Elle me sourit et prit mon bras. J’étais défait. 

Un van blanc se stationna en bordure du trottoir près de nous. Milo alla parler au conducteur et lui fit une poignée de main en riant. On se dirigea vers la voiture. Je me plaçai derrière Marlène et on alla tous les deux s’échouer sur les sièges du fond. Du gros rap sortait des hauts parleurs d’en arrière et on ne pouvait rien entendre d’autre que les cris d’euphorie dans l’auto et la musique. Le conducteur alluma un gros joint puant et le passa dans l’auto après en avoir inhalé la moitié. Tout le monde voulait savoir où on allait, mais Milo et le conducteur restaient secret à propos de l’emplacement et changeaient toujours de sujet. La fumée s’ajouta à l’alcool dans nos veines et bientôt tout le monde se foutait de savoir où on allait. La route se fit en fragments de conscience. Je me replaçai sur mon siège, puis je riais de manière incontrôlable, puis je regardai Marlène et elle me regarda, et je me glissai près d’elle sur la banquette arrière, et elle me prit le bras et accota sa tête sur mon épaule, puis je crois m’être assoupi. 

BOOM BOOM BOOM. J’étais accoté au bar d’une espèce de grande pièce blanche aux hauts plafonds bondée de gens. Je tenais un martini dans un solo cup. Les grandes fenêtres de la pièce semblaient placardées. Des lumières changeant de couleur au son de la musique éclairaient l’endroit. Sur le mur au-dessus du bar sur des feuilles 8 ½ par 11 était écrit au sharpie le menu des boissons. L’odeur de pot, de cigarette, de bière renversée et de sueur emplissait la pièce. Dans un coin sur des divans étaient assis des criminels pathétiques et gras qui fumaient des cigares et qui susurraient des mots à l’oreille de filles qu’ils avaient probablement payés. À l’autre bout du bar j’aperçus Milo faire une ligne de coke. Sur la piste de dance, je cherchais les gens que je connaissais. Je sirotais mon coquetel en observant l’émeute. Il n’y avait que des rapaces entre 20 et 40 ans qui se dandinaient sur la piste de dance, dégoutants pervers qui tentaient d’avoir l’air de des hommes en se frottant sur des filles trop gelées pour s’en apercevoir; le genre d’homme qui ne sait que violer lorsqu’on lui demande de faire l’amour. Les sachets de pilules et les petits pénis couverts par des 9mm à la ceinture, les dents de lait cachées par les grillz et l’adolescence à l’école privée maquillée par les tatouages. Je tâtai mes poches; j’avais encore mes cigarettes, et même si je n’étais pas obligé, je voulais aller les fumer dehors. J’aperçus Marlène danser dans la foule. Je me demandais si elle aimait cet endroit. Je me demandais si elle le voyait aussi crasseux que moi, ou si ma perception n’était teintée que par ce à quoi je décidais de m’attarder. Un vieux pimp de 6’5’’ s’approcha d’elle par derrière. Marlène, j’ai encore son regard d’effroi et de surprise en mémoire lorsque j’y repense, et le sourire dégoutant qu’il lui renvoya. Je callai mon verre et allai lui demander pour du feu, histoire de la sauver de ce mec, mais aussi parce que j’avais envie de passer la soirée avec elle. Marlène était un peu la raison pour laquelle je restais si tard. Lorsqu’elle était dans une pièce, je voulais être près d’elle. Parfois je n’avais rien à lui dire, mais j’aimais l’avoir près de moi, sentir sa présence, savoir que si je flanchais et me laissais m’abandonner à mes désirs, je pourrais envelopper ses hanches et la tirer vers moi, sentir les arômes de son parfum de plus en plus définies à mes narines, presser son corps contre le mien, puis rencontrer ses lèvres et les sentir répondre aux mouvements des miennes. 

Je me frayai un chemin à travers la foule et la pris dans mes bras lorsque j’arrivai à elle. « Marlèèène! As-tu du feu? ». Elle hocha la tête, contente de me voir. « On va en fumer une dehors? ». Elle ne dit rien et prit mon bras. Le vieux pimp de 6’5’’ me prit par le cou et me dit « Eille la crevette on dansait moi puis elle ». Il me tenait par la nuque le grand criss. Je frappai son bras pour me défaire de sa prise et le poussai dans la poitrine. Il recula de deux petits pas et lorsqu’il jeta un œil derrière lui, Marlène et moi en profitâmes pour prendre la fuite vers la porte d’en avant. C’est alors que celle-ci s’ouvrit dans un grand BANG et laissa jaillir des rayons de lumière blanche. « POLICE! ». On revira de bord, et la foule se mit à crier. Des bruits de pas rapides, des cris, des pistolets qui tombent au sol, des bouteilles qui éclatent. À travers la foule j’aperçus une porte sur le côté et y entrainai Marlène. Elle donnait sur une cage d’escaliers de secours que nous dévalâmes à toute vitesse pour aboutir dans le noir sur la rue. Les gyrophares étaient visibles de tous les côtés et des voix étaient audibles. J’entre-aperçus un chien de police, puis mon regard se tourna vers la clôture brisée d’un terrain vague sombre et interminable l’autre côté de la rue, et Marlène et moi primes la fuite.

Les herbes étaient hautes dans le terrain vague. Marlène et moi décidâmes de ne pas marcher trop vite, pour ne pas alerter les autorités. Arrivé au milieu du terrain et la voyant déjà marcher sans plus faire attention je me redressai à mon tour et dis « Es-tu correct? T’es- tu fait mal? ». « Non ça va ». Elle était occupée à sortir de là au plus vite. L’endroit était bourré de bébittes. « Eille Milo, il est plus fou que je pensais ». « Putain. Merci pour tout à l’heure sur la piste. Je t’avais complètement perdu je croyais que tu t’étais barré, mais t’étais où? » « J’étais au bar » « En vrai le joint il m’a assommée. Je ne me rappelle même plus comment on est arrivé là-haut ». 

On arriva au bout du terrain vague devant une clôture de métal. De l’autre côté se trouvait une rue bordée d’entrepôts et éclairée par de vieux lampadaires à la lumière faible et orange. Mes jambes étaient lourdes, pleines d’alcool, mais mon cœur était léger, content de se retrouver seul dans la nuit avec Marlène. « Longeons la clôture par-là. On finira surement par trouver une ouverture », dit Marlène. « Ben non on devrait juste passer par-dessus » « Je ne serai pas capable de passer par-dessus » « Ben oui tu vas être capable » « Tu ne sais pas ce que c’est de traîner mon gras avec le peu de muscles que j’ai » « Tu es plus forte que tu penses ». Marlène ne put s’empêcher un petit sourire, contente d’entendre ça. Je pris immédiatement la balle au bond, ne lui laissant pas dire quoi que ce soit d’autre, « On ne marchera pas pendant 1h en espérant trouver une ouverture. Je vais traverser en premier et je t’attraperai si tu tombes ». Marlène souffla et regarda d’un bord et de l’autre en espérant apercevoir une sortie. 

Il y avait longtemps que j’avais escaladé une clôture. Quand j’étais enfant et qu’on explorait le quartier, j’ai dû en grimper des centaines sans jamais avoir de problèmes plus grave qu’un chandail déchiré. À 25 ans et soûl comme j’étais, c’était une autre paire de manche. Tout mon corps me semblait extrêmement lourd. Je sentais que si je tombais, la masse accrochée à mes os allait m’attirer brutalement vers le sol dans une chute dont je pourrais ne pas me relever. Le moment critique était celui où, lorsque les deux mains et un des pieds étaient accotés sur le dessus de la clôture, il fallait passer l’autre jambe par-dessus la clôture et se laisser tomber de l’autre côté. Ce mouvement demandait toujours un petit moment de concentration, un effort d’impulsion et une espèce de confiance que tous les membres du corps auraient passés la clôture au moment de se garrocher dans le vide. Puis les pieds rencontrent le sol dans une douleur aux chevilles et les mains viennent en renfort pour amortir le choc. Je passai la clôture sans trop de problème ni d’aisance. C’était au tour de Marlène. Elle s’y engagea, le visage forçant plus que le corps. Arrivée les deux mains en haut, son visage changea d’une expression crispée au visage lisse de la concentration et de la peur. Dans un élan saccadé, elle mit un pied sur le dessus de la clôture, puis elle resta là, « Je serai pas capable Paul je serai pas capable » « Arrête t’es rendue! Donne-toi une swing et passe ton autre jambe » « Non non je vais tomber » « Fait juste le faire. Je suis là je vais t’attraper ». La résignation. J’adorais ce moment. Ça me faisait rire de la voir forcer, mais il ne fallait pas lui montrer, même si elle le savait. Elle s’élança et n’eut besoin que d’une main pour amortir sa chute. « Criss bravo! Tu vois? Rien qu’une main à terre en plus ». Elle regarda sa main, puis regarda autour d’elle et pris la manche de mon manteau pour essuyer la terre. Elle tendit la main. « Tu m’avais invitée à fumer tantôt » Je sortis mon paquet de mes poches et elle me demanda, « Une à deux? » « Tu me connais ». Marlène alluma une cigarette pour nous deux. Elle inhala et on se regarda en souriant. Je jetai un regard vers la clôture. J’adorais la pousser à bout, j’adorais la voir fière et l’avoir avec moi. Je levai ma main et elle y mit une bonne claque. Je pris la cigarette à mon tour puis on regarda autour de nous. Nous étions perdus. Je la regardai donc elle, « Tu es vraiment belle ce soir » « Merci » « Ça te va bien ton maquillage ». Elle ne dit rien et sourit. Marlène jeta son regard vers le coin de la rue. « C’est quoi la rue ici? ».      

On marcha jusqu’au coin. 5eme Avenue. Rien de ce qu’il y avait autour ne me disait quoi que ce soit. Marlène tâta ses poches et ses yeux s’écarquillèrent. « Putain mais mes poches sont vides. J’ai perdu mon téléphone et mon portefeuille ». Je tâtai les miennes « Pareil ». « Mais comment on va faire pour rentrer? ». « Te rappelles-tu s’il fallait laisser notre cellulaire en entrant? » « Sans GPS ou argent on est foutus ». J’inhalai une bonne bouffée et lui tendit la cigarette. Je souris. Marlène me faisait craquer.  Au loin on pouvait entendre des autos circuler. « Écoute ». Elle tendit l’oreille. « On entend comme une autoroute par là-bas. Ça pourrait être la 40 ou la 25, mais la 40 est surélevée, donc ça doit être la 25. En marchant par-là on devrait atteindre soit la rivière des prairies ou le fleuve. À partir de là on pourra se repérer » « On est loin tu crois? » « Dur à dire » « Je te suis ».  

Marlène et moi marchâmes sous les lampadaires et dans la noirceur des routes quasi désertes de l’automne aux petites heures. On fumait pour se réchauffer. « Il fait quoi dans la vie ton gars à Paris? » « Videur » « Videur? » « Dans une boite de nuit. Toi ta copine elle fait quoi? » « Elle étudie en cinéma ». « Mais non? Peut-être que je la connais alors? » « Je ne pense pas; elle étudie à Concordia ». Marlène hocha la tête. On marchait dans la nuit silencieuse. Seules nos pas meublaient l’espace sonore. On ne savait pas trop quoi se dire, mais un courant qui voulait nous rapprocher passait entre Marlène et moi, une tension insupportable mais agréable quand même. On avait envie de se toucher, mais on marchait côte à côte et ce n’était pas l’endroit ni le moment.

« Puis pourquoi tu l’aimes ton mec? » « Pourquoi je l’aime? » « Ouais pourquoi tu l’aimes? » « Parce qu’il est drôle, gentil. Il me protège, il m’aide. Je l’aime quoi » « C’est tout? » « Mais quoi, qu’est-ce que tu cherches comme réponse? C’est mon copain je l’aime. On parle de plein de trucs, on fait des sorties, on rit, on s’accorde bien c’est pour ça que je l’aime » « Ok. Simple comme ça » « Mais? Toi dis-moi pourquoi tu l’aimes ta copine? » « Mais attend Marlène. Tu me dis ça : drôle, gentil. Moi ce que je veux savoir c’est pourquoi tu l’aimes lui et pas un autre? » « Mais je ne sais pas c’est comme ça! Il a croisé mon chemin, il était beau, drôle, il sentait bon et c’est devenu mon mec et je l’aime. Je n’ai pas besoin d’autre raison si? » « Ok tu ne veux pas te poser la question » « Oh mais tu me soûles Paul. Pourquoi tu l’aimes toi ta copine? » « Je l’aime parce qu’elle est très belle pour commencer. Elle est drôle et son humour est fin. Entre la stupidité pure et la grande ingéniosité. Elle déterre de vieux souvenirs ou elle déforme des mots avec une rapidité et un rythme qui surprend. Elle aime rire. Ensuite elle est curieuse, ce qui peut paraitre banal mais qui est rare. Curieuse et ouverte d’esprit. Ouverte d’esprit mais pas sans opinions, et elle est capable de venir me confronter ou amener des nuances aux choses outrageuses que je pense. Et elle m’aime. Elle est aimante et fidèle et honnête, sans secret et d’une candeur rafraichissante, purement humaine, d’une candeur presque innocente qui témoigne de sa confiance en la vie et en l’humain, confiance qui relève plus du réflexe que du raisonnement, mais c’est comme ça qu’elle est : elle ne vit que dans le moment présent et se laisse guider par ses émotions sans soucis. Je trouve ça inspirant. Moi, je suis partout en même temps, perdu dans ma tête, toujours à analyser ce qui se passe ou à rationaliser mes sentiments. Elle allège mon esprit et m’emmène où je ne suis jamais allé… Fait que c’est pour ça que je l’aime ». Marlène me regardait et souriait. Elle secoua sa tête et regarda au ciel, « Tu es bizarre ». Je voyais dans ses yeux et son sourire tendu qu’elle avait aimé ce que j’avais dit et ça me faisait plaisir. « Hey! Ce n’est pas beau ce que je viens de dire? » « Oui c’était très beau Paul. Ta copine est une fille très chanceuse ». Je regardais Marlène qui regardait ailleurs avec un sourire. Elle était si belle. « Et la relation à distance ça se passe comment? » « Es-tu sûr qu’on s’en va dans la bonne direction? Ça me soûle de marcher pour rien sans savoir où on va » « On va finir par croiser une rue qu’on connait » « J’en ai marre » « Écoute, l’ile de Montréal c’est seulement 10km nord-sud, donc on ne marchera pas plus que deux heures » « Deux heures? » « Aller, on ne dormira pas dans la rue là? ». Marlène se remit en route.

Elle souffla. « La relation à distance? Difficile. En même temps ça fait du bien de changer d’air, prendre du temps seule, rencontrer de nouvelles personnes ». Je restai silencieux. Je sentais qu’elle n’avait pas dit tout ce qu’elle avait à dire. « En France la vie est plus rapide, les gens sont plus stressés et plus conformistes aussi j’ai l’impression. La tradition prend beaucoup de place et ça devient contraignant par moments. Ça fait du bien de n’avoir que du nouveau dans ma vie pour une fois. Toi par exemple Paul, je suis vraiment heureuse de t’avoir rencontré. Je n’ai jamais côtoyé quelqu’un comme toi, qui parles comme toi, qui est gentil comme toi mais Homme à la fois. Tu parles de choses dont personne ne m’a parlé avant, et tu es facile à parler en plus » « Mon dieu merci » « En France vois-tu les mecs intelligents, soit ils sont homos, soit ils ont la grosse tête » « Calice ce n’est pas drôle hahaha » Elle ricana et secoua la tête. « J’te jure ». Marlène cessa soudainement de marcher et me pris par le bras. « Oh! Regarde. Allez suis moi ». Elle partit en courant dans une ruelle.

Je l’y rejoignis et la suivis alors qu’elle grimpait dans une échelle menant au toit d’un entrepôt. Arrivé en haut, la vue était imprenable. Marlène était debout à l’autre bout du toit et observait la ville endormie. Je m’approchai et m’assis sur une bouche de ventilation tout près derrière elle et dit, « La solitude de la ville : 2 millions de personnes sur quelques dizaines de kilomètres carrés, mais plus de la moitié des gens vivent seul ». Elle garda le silence un moment sans jamais détacher son regard de l’horizon. « Si le Mont Royal est là, je dois être environ là. On n’est franchement pas trop loin ». Elle ne m’avait pas écouté, j’étais seul dans mon délire. « C’est beau Montréal » « Oui c’est beau ». Je la regardai elle, son profil dans la nuit. Je pris son bras pour la tourner vers moi et déposai une main sur sa hanche, entre ses fesses et son dos. Je la regardai dans les yeux un instant, puis tournai mon regard vers la ville. Elle était debout devant moi, moi assis. « Toutes les lumières, tous les appartements. Sur tout ce monde-là, crois-tu que ce soit possible d’aimer plus d’une personne en même temps? ». Je la regardai de nouveau et nos respirations s’alignèrent. Mon cœur battait et l’attraction était à son comble. Elle s’approcha de moi, comme pour m’embrasser, mis une main sur ma cuisse et se tourna pour finalement s’assoir sur mes genoux et observer la ville avec moi. Je l’enlaçai de mes bras et déposai ma tête sur son épaule. Je sentais son parfum, la finesse de ses cheveux et la douceur de sa joue. Elle dit, « C’est sûrement possible d’aimer 1000 personnes à la fois. Tout le monde achète les mêmes vêtements, ont les mêmes opinions et les mêmes ambitions. L’amour, je ne crois pas que ce soit quelque chose que quelqu’un nous fait ressentir, c’est quelque chose qui brûle à l’intérieur de nous et qu’on a envie de donner à certaines personnes. Évidemment que tout le monde n’est pas compatible, mais oui, je crois que les combinaisons sont multiples ». Je la serrai un peu plus fort et lui donnai un bec dans le cou. Elle continua : « Tu ne trouves pas ça triste de penser comme ça cependant Paul? Regarde-les les lumières, regarde-les les appartements. Cordés comme des numéros sur un écran ». Elle mit une main sur ma joue et plongea courageusement son regard dans le mien. « Paul tu m’es irrésistible, et si je n’avais pas un mec que j’aime dans ma vie on ferait l’amour sur ce toit en ce moment ». Elle se leva de mes cuisses et s’assit à côté de moi, une main sur ma main. Elle continua : « Dans un monde de télétravail, de code d’étudiant et de cote de rendement, de numéro d’assurance sociale, de géopolitique incompréhensible et mondialisée qui lie les mains des individus, qui les aliène à une tâche et qui leur fait réaliser qu’ils ne sont qu’une fourmi sur 8 milliards, tu ne trouves pas ça triste de penser que notre partenaire de vie ne reçoit notre amour purement que parce qu’il se trouvait sur notre chemin? » « Ce n’est pas un peu ça que tu m’as dit tantôt avec ton videur? ». « Si… Au final je crois que tout le monde sait que l’amour, ce n’est pas un sentiment qu’une personne ressent exclusivement pour une autre. Mais c’est un mensonge nécessaire à se raconter. C’est un mythe plus que jamais essentiel dans une époque où l’on n’est que l’ombre d’un pion sur l’échiquier mondial. C’est le plus beau cadeau à faire à quelqu’un de lui dire : je n’aime que toi au monde. Ça nous fait oublier qu’on est le clone de notre voisin, ça ancre notre individualité dans l’espace et dans le temps, avec comme repère et confirmation de notre caractère unique la fidélité et l’amour de notre partenaire. De tout temps l’être humain n’a jamais eu assez de la réalité. Il s’est toujours raconté des histoires. La religion est une histoire! Notre espèce est arrivée à traverser les épreuves qui nous ont menés jusqu’ici en s’évadant dans l’imaginaire ». Je la regardai un instant. J’avais le sourire fendu jusqu’aux oreilles de la voir partir dans une envolée lyrique et passionnée comme celle-ci. « Tu es bizarre », dis-je en secouant la tête. « Tu me connais », me retourna-t-elle avec un clin d’œil.

On marchait dans la nuit, épuisés mais revigorés de cet échange intime, figé dans le temps, secret, illicite, illégal, comme un complot dans la nuit. Une complicité nouvelle s’était établie entre Marlène et moi. Des portes se sont fermées, d’autres se sont ouvertes. Cette nuit ne s’est jamais terminé. Elle existe toujours en un bloc à quelque part. Ce fut un instant de vérité où tout était aligné. Un moment de connexion et de dévoilement inoubliable. On était nus tout habillés en octobre à Montréal et on déambulait. « Fait qu’on aurait fait l’amour si t’avais pas ton videur? » Elle me regarda en souriant et en secouant la tête « Oui ». Elle prit ma main. « T’aurais eu envie pour ma personnalité ou seulement pour mon corps? », lui demandai-je. « Seulement pour ton corps voyons ». Je ricanai. On marchait et marchait. Elle avait mal aux pieds et embarqua sur mon dos. À mesure qu’on arrivait proche de chez elle, elle me dirigea, puis elle s’exclama, « Arrête arrête dépose moi! », ce que je fis. Elle courut dans l’herbe sur le bord de la route et dénicha un billet de 20$. « Woow bien vu! », dis-je. Elle sourit et courut vers moi. J’étais impressionné et content, mais un peu triste en même temps, car ça signifiait un peu la fin de notre aventure. Je lui demandai, « T’en aurais assez pour prendre un taxi jusqu’à chez toi? ». « Tu voulais prendre un taxi? » « Je ne sais pas, je disais ça pour toi. C’est comme tu veux » « Je crève la dalle. Il y a un restaurant 24h pas trop loin de chez moi par-là bas, ça te tente d’essayer? » « Un restaurant 24h? ».

On poussa la porte en bois massif de l’endroit pour se retrouver dans une salle tamisée, éclairée par les lumières de la scène se trouvant au fond de la salle et des lumières de noël sur les murs. Tout y était fait de bois sombre, et une quantité incalculable de cadres étaient accrochés sur la moitié supérieure des murs. Quelques personnes étaient attablées, d’autres étaient accotées au bar. Il y avait un pianiste qui semblait soûl mort qui jouait de douces chansons mélancoliques au piano droit se trouvant sur la scène. Tout le monde avait des verres. Dans le coin de la salle, un gros monsieur noir habillé d’une veste de cuir noire et d’une casquette de grand-père était effoiré à une table et mangeait de la réglisse. Un employé vêtu d’une chemise blanche et d’une veste noire sans manche vint nous voir et nous demanda, « Bonsoir, c’est pour manger? ». Je répondis « Manger et boire oui ». « Désolé, on ne sert plus d’alcool à cette heure ». Je jetai un regard autour de moi et tournai mes paumes vers le ciel. « Come on. On n’est pas policiers ». Il nous jeta un petit regard méfiant. « Vous pouvez vous asseoir je vais venir vous voir ». Marlène et moi s’assirent à une table au bord du mur. On se regarda, impressionnés de notre trouvaille. Le serveur revint avec le menu. « Il ne nous reste plus grand-chose en cuisine » « On va prendre le #3 », dit Marlène.

Le serveur revint avec une grosse poutine, deux fourchettes et deux grosses bières froides. Les lumières scintillaient dans les yeux de Marlène, rivés sur la poutine. Elle piqua quelques frites et du fromage et souleva sa fourchette. « Santé », dit-elle. Nous chinniâmes nos bouchées. Je pris une grosse gorgée de ma bière froide. Je ne pouvais voir que Marlène dans ce décor incroyable. Après la folle soirée que nous avions eue, elle était encore fraiche comme un ange. « Marlène. Quelle place pareil! » « On en parle? » « Tu étais déjà venu? ». Elle fit non de la tête. Elle avait vraiment faim. Je collai ma jambe sur la sienne sous la table. Je pris sa main. Elle me regarda et pris une gorgée de bière. « La soirée qu’on vient de passer… » « C’était lunaire », ajouta-t-elle. Je souris et regardai le sol. Puis je regardai autour de moi, le restaurant digne d’un film. « Tantôt tu disais que les êtres humains n’ont pas assez de la réalité, qu’ils ont besoin de s’évader dans l’imaginaire ». Marlène hocha la tête en souriant. « Quand je pense à la réalité de ma vie, franchement, je ne vois pas comment ça pourrait être mieux. J’ai tout ce que j’ai déjà voulu, tout ce dont j’ai besoin. Mais je crois que personne n’est complètement bien, satisfait, confortable, à sa place. Pourtant, tout le monde a une idée de ce à quoi ce sentiment pourrait ressembler, parfois un souvenir d’un moment précis dans leur vie » « Comme quand tu marches le soir et que tu regardes par la fenêtre des appartements éclairés. Quand tu rentres chez toi, tu te rends compte que ce n’est pas aussi bien que ça en avait l’air » « Exact! C’est le mirage d’un confort total. » « Des fois je préfère prendre des détours quand je rentre le soir simplement pour rêver un peu plus longtemps ». Je callai la moitié de ma bière.

« Marlène ce soir tu m’offres un beau cadeau. Tu m’offres un terrain fertile sur lequel mon imagination ne peut que bâtir une histoire parfaite. Le mirage d’un amour parfait. Lorsque je m’ennuierai, que j’aurai des ennuis amoureux, lorsque je sentirai ton parfum sur un passant ou que j’entendrai un rire pareil au tien, ce qui est impossible soit dit en passant, le souvenir de cette soirée resurgira dans ma mémoire, mais sans le froid, sans le mal de pieds, seulement les bons sentiments, idéalisés et polis par le temps qui effrite le souvenir. Tu seras pour moi celle que j’ai laissé partir, celle avec qui tout aurait pu être possible, mon amante cosmique au coin de ma rue ou à l’autre bout du globe. Celle que je n’ai jamais eu et qui ne m’a jamais quittée. Et Dieu sait que ces sentiments ne seront que mirage, qu’avec toute relation vient les défis et les défauts, les différends, les pleurs et l’ennui. Dieu sait qu’on doit en rester là, ne jamais se revoir, ne conserver l’un de l’autre que la flamme s’étant allumée cette nuit et qui brûlera pour toujours en nos mémoires, flamme qui nous extirpera de la réalité de temps à autre pour nous permettre de rêver. Un fantasme de plaisir sans responsabilité. Nous nous échangeons la clef de nos cœurs, mais pas celle de nos chambres. L’affaire sera classée, mais non résolue ».

Marlène et moi nous tenions debout l’un en face de l’autre sur le trottoir dans la nuit. C’était les adieux. Je dis, « J’ai aimé ma soirée » « J’ai adoré » « T’as besoin que je te raccompagne? » « Non j’habite à 5 minutes. Tu peux venir par exemple, ma coloc a peut-être un peu d’argent pour un taxi » « Merci je vais marcher, ce n’est pas un problème. J’en profiterai pour regarder les fenêtres illuminées et rêver un peu » « Il n’y a jamais de problème hein? » « Tu me connais ». Je lui fis un clin d’œil. Elle retourna un sourire charmé. Je mis ma main sur son bras et nous nous serrâmes l’un contre l’autre. C’était long et puissant. Elle me donna un doux baiser sur la joue et recula. « Tu sais Marlène, chaque fois que je te vois, tu trottes dans ma tête pendant quelques jours. Mais cette fois-ci… ». Elle hocha la tête, ferma les yeux, les rouvris en souriant et me dit, « À la prochaine Paul » « Marlène ». Et je la regardai marcher dans la nuit et tourner le coin de la rue, s’en allant chez elle. 

Je restai debout là dans les vapes pendant un moment. Je sortis mon téléphone de mes poches et appelai un taxi qui arriva à moi en 2 minutes. J’avais fait semblant d’avoir tout perdu pour passer la soirée avec Marlène. Quand on croisa la rue où Marlène avait tourné, je ne l’aperçus nulle part. Je levai alors mon regard vers le lampadaire pour connaître le nom de la rue, mais nous roulions trop vite pour que j’aie le temps de lire. 

Ma fenêtre était ouverte toute la route jusqu’à chez moi. Je regardais défiler le paysage nocturne de la ville. Je pensai, « Si j’étais riche, je parcourrais le monde en taxi la nuit. » Je pris mon col et le portai à mon nez pour y retrouver l’odeur de Marlène.

Xavier Paradis