Marlène en mémoire

Par Xavier Paradis C’était vendredi aux petites heures du matin sur le trottoir du boulevard Saint-Laurent. On était quelque part vers la fin du mois d’octobre et à cette heure-là, il m’aurait fallu une tuque. Ce soir-là j’étais sorti avec la gang de Fred. Il était rendu 2h et tout le monde voyait s’en venir le moment où on allait rallumer les lumières et nous calicer tout nus dehors sans aucune musique pour meubler les espaces vides dans nos cerveaux, et j’avais encore soif pour 2 jours et de l’énergie pour 3. Fred avait invité son ami Milo, une espèce de racaille, marocain au teint blême, toujours gelé, avec une petite bedaine molle et une moustache molle, et un bob laid scotché sur sa boule. Il avait toujours une cigarette à donner si quelqu’un était mal pris, mais il en faisait payer le prix au malheureux qui allait la prendre en sortant fumer lui aussi et en se vantant de toutes sortes d’exploits sexuels ou criminels qui sonnaient tous plus faux les uns que les autres.  On était tous dehors sur la rue à fumer devant le bar, et Milo était en pleine conversation téléphonique incompréhensible qui oscillait entre le français, l’anglais et l’arabe. Il raccrocha soudain son téléphone et il se retourna vers le groupe en criant d’une petite voix de préado en train de muer en sautillant de manière ridicule sur ses deux pieds, « Wesh! Ceux qui veulent danser suivez-moi. J’ai un spot où on peut pop qui ne ferme jamais ».  On a été quelques-uns à vouloir le suivre. Pour d’autres la soirée s’arrêta là. Ce soir-là je voulais veiller tard, je voulais voir noir, dormir debout, m’arracher le cœur de la conscience, et Milo tombait pour la seule fois de sa vie à point et dans mes bonnes grâces. Depuis mes 17 ans, à partir du moment où il m’a fallu prendre mon destin en main et forger moi-même les fondations de ce que constituerait mon avenir, je n’avais jamais pu terminer quoi que ce soit ou m’arrêter une seule seconde. Je commençais des projets, programmes et emplois avec à chaque fois l’impression d’avoir enfin trouvé ma voie; 3 mois plus tard je me tannais. J’étais constamment à la recherche de ma place dans le cosmos. Je voulais me sentir bien, à ma place, confortable, comme tant d’autres l’étaient me semblait-il. Lorsque je marchais tard le soir dans la tempête en janvier, oh comme les blocs appartements semblaient abriter des nids d’amours, où l’on se sentait toujours bien comme le soir du noël de nos 5 ans, avec leur lumière jaune s’échappant des fenêtres, avec leurs femmes emmitouflées dans une couverture lisant un livre et buvant du vin. Et lorsque je traversais la rue et dépassais la douche de lumière du lampadaire au coin pour repénétrer dans l’ombre, j’apercevais la fenêtre de mon salon, de laquelle jaillissait une lumière chaleureuse provenant de ma lampe Tiffany, salon dans lequel je savais se trouvait une femme qui m’aimait. Et lorsque j’entrais dans mon appartement, il me fallait ouvrir une fenêtre, car les murs me donnaient l’impression d’étouffer. Combien de soirées avais-je passé en hiver sur mon balcon à regarder la neige s’accumuler sur mes pieds, dans mes bouteilles vides et mon cendrier, à la regarder s’accumuler sur l’asphalte, à apprécier le son étouffé de la ville lors de ces premières nuits d’hiver, à me dire que la nouvelle neige moelleuse et fraîche avait l’air plus confortable que mon propre lit?  Cette soirée-là j’avais 25 ans, j’étais déprimé, les dernières années que j’avais passées à errer m’avaient tranquillement trainé vers l’apathie. J’étais devenu comme un spectateur de ma propre vie et du monde, désillusionné, déçu par la platitude et la banalité du bien et du mal de tous les jours. Je n’avais pas d’envie pressante de retourner me coucher près de ma blonde. J’avais envie de m’échapper, de nouveauté, de temps pour penser ou d’une excuse pour m’en empêcher.  De la partie ce soir-là se trouvait Marlène, séduisante énigme avec qui le courant passait jusqu’à survolter mon cœur à chaque fois qu’on se voyait, la laissant errer dans ma mémoire pendant quelques jours après chaque fois qu’on se quittait. Elle était belle, toujours bien mise, elle sentait bon, et elle avait cette particularité de toujours sembler pleinement là où elle se trouvait, dans le moment présent. Parler avec elle était une danse oscillante entre la défiance et la bienveillance, un flirt intellectuel où l’on s’envoyait des flèches et où l’on se disait à quel point on aimait ça. On avait une complicité taquine qui faisait fondre mes défenses et me faisait peur; j’avais peur de tromper ma blonde. Marlène était très intelligente, charismatique, appréciée de tous, et désirée de tous. Je me sentais privilégié de pouvoir avoir son attention pour de longues discussions, d’avoir son regard plongé dans le mien pour de longues minutes, de voir dans son visage qu’au moment où l’on se parlait j’étais l’unique chose qui se passait dans son cerveau. Marlène était à la fois ambitieuse dans ses projets et effrayée de s’aventurer dans les racoins du monde qui lui étaient inconnus, ou du moins effrayée de s’y aventurer seule. Elle incarnait un mélange de fragilité et de désir brûlant d’aller au bout de tout, de tout faire. Elle était une fonceuse, talentueuse, leader attachante à qui il manquait des bras dans lesquels elle pourrait atterrir si par malheur elle tombait, et j’avais envie de lui donner les miens, mais j’étais déjà pris. Elle aussi d’ailleurs. Elle entretenait une relation longue distance avec un mec de Paris, de là où elle venait, et n’était à Montréal que pour une session d’échange. Elle était l’amie de la blonde d’un ami, c’est comme ça qu’on s’était rencontré, et notre relation n’allait pas aller plus loin.  On fumait dehors en attendant l’ami de Milo pour s’en aller au afterparty. Petit à petit des gens de notre groupe quittaient pour s’en retourner dormir. Marlène se détacha de son

Marlène en mémoire Lire la suite »