Marion Millord

Facebook, ou comment pourrir son expérience utilisateur au maximum

Pendant que TikTok hypnotise les ados et que YouTube affine ses recommandations comme un sommelier, Facebook donne l’étrange impression d’avoir vieilli plus vite que ses utilisateurs. Pourtant, le réseau social fondé par Mark Zuckerberg reste l’un des plus utilisés au monde. Alors pourquoi l’expérience y est-elle devenue aussi pénible ? Entre surcharge fonctionnelle, algorithme abscons et vieillissement de son interface, retour sur ce naufrage discret mais réel. Une audience vieillissante, ce qui n’est pas forcément le problème D’abord, dissipons un malentendu. Dire que Facebook est « un réseau de vieux » est inexact, mais pas totalement faux. En 2024, les utilisateurs entre 25 et 54 ans représentaient plus de 60 % des comptes actifs dans le monde. En France, la tranche des 25–34 ans est la plus nombreuse, suivie de près par les 35–44 ans. Les moins de 25 ans, eux, représentent moins de 15 % des usagers – un effondrement générationnel évident.Sources : DataReportal, NapoleonCat, Statista (2024) Mais ce vieillissement de l’audience n’explique pas à lui seul le malaise croissant d’usage. C’est l’architecture même de la plateforme qui semble usée jusqu’à la trame. Une interface qui donne l’impression d’avoir été pensée en 2009 Facebook est ce qu’on appelle, dans le jargon, un produit empilé. À force de superposer des fonctionnalités sans jamais repenser l’ensemble, l’interface est devenue un millefeuille incohérent. Entre les stories, les reels, le Marketplace, les groupes, les pages, les événements, les rappels d’anniversaire et les suggestions d’amis d’il y a huit ans, le fil d’actualité ressemble à un grand grenier numérique. Le paradoxe, c’est que chaque élément a été conçu pour « renforcer l’engagement ». Mais dans la pratique, cette accumulation désorganisée produit l’effet inverse : désorientation, lassitude, confusion. L’algorithme de la discorde Le cœur du problème, c’est lui : l’algorithme. Pensé pour maximiser les interactions, il privilégie les contenus qui suscitent des réactions fortes. Résultat : des publications polarisantes, bruyantes, souvent peu pertinentes.Tu voulais voir le post de ton amie ? Tu tombes sur une vidéo virale d’un inconnu que mille personnes ont commentée.Tu voulais suivre un événement ? L’algorithme t’impose un article de presse vieux de trois jours sur un sujet vaguement lié. Contrairement à YouTube, qui affine ses recommandations au fil du temps, ou même à X (ex-Twitter), qui laisse le choix entre fil algorithmique et fil chronologique, Facebook donne une impression de chaos piloté, où le signal est constamment noyé dans le bruit. Un manque de contrôle utilisateur Les tentatives de reprendre la main sont frustrantes : il faut plusieurs clics pour essayer d’obtenir un fil chronologique (et encore, ça ne tient pas dans le temps), il est impossible de désactiver certains types de contenu, et les réglages de confidentialité sont eux-mêmes enfouis dans des couches labyrinthiques. À force, même les utilisateurs fidèles développent une relation paradoxale avec la plateforme : utile, mais désagréable. Ils y restent par habitude, ou pour suivre certains groupes, mais ne prennent plus aucun plaisir à scroller. Une esthétique dépassée Difficile aussi d’ignorer le vieillissement visuel. Alors qu’Instagram, TikTok ou même Reddit ont opéré des refontes claires, épurées et adaptatives, Facebook reste coincé entre deux époques. Son design cherche à tout montrer en même temps, ce qui le rend visuellement saturé. Pire : sur mobile, la navigation donne parfois l’impression de tourner dans un labyrinthe sans issue. Facebook ne disparaîtra pas. Mais il ne fascine plus. En résumé, Facebook est devenu un réseau utilitaire, mais plus du tout désiré. Il continue de fonctionner, d’engranger des milliards, d’héberger des millions de groupes actifs, mais sans grâce ni intelligence perçue. Il n’est plus un lieu de découverte ni de plaisir : c’est un outil, pas un univers. Un peu comme une boîte mail mal triée, qu’on consulte encore chaque jour – sans jamais vraiment pouvoir expliquer pourquoi.

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Séries : à la recherche du temps libéré

Dans Vide à la demande. Critique des séries (L’Échappée, 2024), Bertrand Cochard présente une analyse acerbe de l’impact des séries sur nos vies. Contrairement à la vision commune qui encense les séries comme des outils d’émancipation ou de critique sociale, Cochard les voit comme des instruments idéologiques. Il montre comment elles perpétuent l’addiction aux écrans et participent à la marchandisation de notre temps libre. L’impact des séries à l’infini Cochard soutient que les séries, omniprésentes et consommées à la demande, renforcent notre dépendance à une infrastructure numérique qui altère notre manière de vivre et de penser. Les séries s’invitent dans chaque moment creux de nos vies, créant une illusion d’évasion tout en nous maintenant captifs du système économique capitaliste. Elles nous « libèrent » de notre temps de cerveau disponible, non pas pour un repos sain, mais pour nous maintenir actifs dans un cycle continu de consommation. L’auteur critique aussi le fait que les séries, bien que parfois mises en avant pour leur potentiel critique, finissent par désamorcer leur propre message. Elles deviennent un élément du spectacle qu’elles prétendent dénoncer, nous laissant aliénés, les yeux rivés sur nos écrans. L’économie de l’attention et l’aliénation moderne Loin de simplement dénoncer un divertissement moderne, Vide à la demande examine en profondeur les effets délétères des séries sur nos existences. Cochard propose une réflexion sur le temps, la fiction, et la manière dont les séries participent à une économie de l’attention qui nous déconnecte de la vie réelle. Cela reflète un enjeu essentiel : notre rapport au temps, devenu un simple « capital chronométrique à investir », où chaque moment doit être rentabilisé par la consommation de contenu. « Critique des séries » de Bertrand Cochard (L’Échappée, 168 p., 17 €)

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